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Je voudrais, au nom du Secrétaire général de la Francophonie, le Président Abdou Diouf, vous remercier très chaleureusement, monsieur le Président Azzouzi, d’avoir pensé à inviter la Francophonie à votre prestigieuse réunion. Le Président Diouf aurait voulu vous rejoindre lui-même, mais un agenda chargé l’en empêche. Il se trouve actuellement à Ventiane où se tiennent les réunions statutaires de l’OIF. Il m’a délégué pour le représenter et j’en suis très honoré.
La Francophonie est un véritable laboratoire de la diversité culturelle. Elle rassemble au sein de son Organisation soixante huit Etats, dont treize observateurs qui se réunissent de façon permanente à divers échelons, l’ultime étant le Sommet des Chefs d’Etat et de Gouvernement. Toutes les instances de l’Organisation se sont fortement impliquées pour l’adoption, le 20 octobre 2005, par l’Assemblée générale de l’UNESCO, de la « Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles ». La très large majorité (148 voix pour, 2 contre et 4 abstentions) par laquelle elle fut acquise, révèle la volonté du monde entier de faire reconnaître la diversité de ses cultures et l’absolue nécessité d’en promouvoir le dialogue. Il est essentiel à la paix. Nos temps actuels sont en effet très violents. Nous vivons un contexte où les idéologies ont disparu, où il n’y a plus de repères, où l’argumentation et le raisonnement ont cédé la place à l’émotion et au sentiment. Rien d’étonnant à ce que le religieux envahisse les esprits pour leur donner du sens. Les grandes religions sont donc de plus en plus sollicitées. Mais, au-delà, surgissent des sectes, incontrôlées, aux formes diverses, dont il y a tout lieu de se méfier. On va à la découverte du Christianisme, du Judaïsme, de l’Islam, du Bouddhisme, de l’Hindouisme ; on étudie l’Islam à l’aune de la laïcité à la française. D’innombrables publications ont paru et paraissent depuis vingt ans. C’est le retour du religieux.. Mais un retour porteur de lourds dangers s’il est mêlé au politique. Si la prise du pouvoir se fait au nom d’une religion et de sa vérité, on peut dire que l’intégrisme s’installe, comme il s’est établi autrefois en France, en Espagne, aujourd’hui en Iran.
Il faut alors se demander quelle est la juste place du religieux dans le domaine social et politique. Ce questionnement renvoie à l’identité des pays en question et à celle de la religion concernée. L’affaire du foulard islamique trouble l’identité laïque française, celle du Carmel d’Auschwitz, l’identité catholique polonaise, tandis que Khomeiny rétablit l’identité islamique de l’Iran. C’est la laïcité qui mesure la relation entre pouvoir religieux et pouvoir politique, car elle permet, dans le cadre national, l’autonomie de ces deux pouvoirs. Mais il faut, pour cela, que la laïcité soit positive, c'est-à-dire, comme le voulait Senghor, premier Président de la République du Sénégal et bâtisseur de l’Etat, qu’elle ne soit pas antireligieuse .
Parler de religion, à propos de diversité culturelle, c’est aussi parler de culture. « Car la religion est un aspect essentiel de la culture », disait encore Senghor qui, chrétien, conduisait un pays, le Sénégal, à 90% musulman. Parler de religion est aussi primordial parce que nous sommes au Maroc dans un pays musulman, dans une ville Fès où l’Islam imprègne au plus haut point de ferveur la culture et la vie de ses habitants. Fès, chère au cœur des sénégalais qui viennent, chaque année y vénérer et prier le Grand Cheikh Tidiane. Parler de religion, c’est ne plus éluder une réalité qui s’impose si l’on veut nouer des alliances pour la paix entre toutes les religions dans le respect de chacune d’entre elles. Faire la paix entre les religions, c’est faire la paix entre les peuples.
Après s’être fait la guerre, de façon impitoyable, des siècles durant, il faut se réjouir que des rencontres interreligieuses se multiplient permettant à tous et à chacun de se connaître et de se mieux connaître. La connaissance de l’Autre dans toutes ses dimensions est une donnée fondamentale pour avoir avec lui un véritable dialogue. Il faut savoir l’aborder avec intelligence, humilité, modestie, soucieux de connaître l’Autre et d’apprendre de lui, soucieux encore de lui donner à connaître celui qu’il a en face de lui et de recevoir de lui. La Conférence mondiale des religions pour la Paix, La Fraternité d’Abraham, Les Rencontres d’Assise permettent une approche réelle et pratique du dialogue des religions et des cultures. Ce Congrès international sur les civilisations et la diversité culturelle est un autre exemple dont il faut se féliciter et dont il faut aussi vous féliciter, monsieur le Président Azzouzi. Conscientes des conséquences malfaisantes des amalgames que la confusion entre la violence et la religion entretient, les religions s’efforcent maintenant, par tous les moyens à leur disposition, d’y remédier. Et c’est par l’éducation du croyant comme du citoyen, les deux se confondant très souvent, que l’on parviendra à inculquer dans les esprits une culture du dialogue, de l’amour, de la fraternité, de la connaissance mutuelle, de la miséricorde, de la tolérance et du respect de l’Autre. Ce sont des exemples hors du commun qui inspireront l’ensemble de la communauté humaine. Qui n’a pas dit son admiration pour Simone Veil, juive, déportée à Auschwitz qui, élue député européenne en 1979, devient la présidente du Parlement européen et fait de la réconciliation le credo de son action politique ? Qui n’a pas dit son admiration pour Mustafa Ceric, Mufti de la Bosnie Herzegovine et Président international de la Conférence mondiale des religions pour la Paix, un des artisans du processus de réconciliation religieuse dans son pays ? Personne, à travers le monde, n’oubliera Srebenica. Mustafa Ceric appelle au pardon et au dialogue avec l’ennemi d’hier pour pouvoir vivre ensemble dans l’avenir, tout en priant pour les victimes du génocide ; qui n’a pas dit son admiration pour Jean Paul II, défenseur inspiré et inébranlable des droits humains ? Ces grandes figures ont impressionné le monde qui, par ses grandes organisations internationales, ont fait surgir dès la fin du second conflit mondial un débat ininterrompu et interplanétaire pour la paix et la réconciliation. Bien sûr, il y aura toujours des pays et des hommes pour empêcher et entraver cette démarche. Mais il y en aura aussi pour se dépasser et faire de l’espérance une réalité. Ces grandes figures disent à chacun d’entre nous la voie à suivre pour éviter les dérives que font peser sur l’humanité la religion mêlée au politique.
A Naples, l’autre semaine, le Pape Benoît XVI, ainsi que toutes les autres confessions de par le monde ont répondu à l’invitation de la Communauté de Sante Egidio qui les appelait à poursuivre le dialogue interreligieux pour la paix. Et plus récemment, le Pape et le Roi d’Arabie Saoudite se sont rencontrés au Vatican. Puissent ces gestes qui rompent avec des préjugés et des habitudes bien établis mettent fin à des siècles d’ignorance et de conflits.
Il n’y a plus, de nos jours, de cloisons étanches entre les religions. Le vivre ensemble est devenu la règle et l’impératif du dialogue interreligieux est d’être à la fois celui du citoyen et celui du croyant
La Francophonie tient en permanence une concertation citoyenne entre 68 Etats et gouvernements membres Cette concertation est multiforme et l’action en faveur de la démocratie, des droits de l’Homme et de la Paix n’est pas la moindre, tant il est vrai qu’il n’y a pas de développement sans Paix, ni de Paix sans participation de tous à la vie publique, ni de Paix sans respect mutuel. La Francophonie s’est donc engagée dans cette problématique qui est de consolider l’Etat de droit dans les pays membres, de veiller à la tenue d’élections libres, fiables et transparentes, d’apaiser les tensions politiques et de promouvoir par l’éducation à la citoyenneté une véritable culture démocratique dans le plein respect des droits de l’Homme. Voilà dix sept ans qu’elle œuvre en ce sens avec persévérance et patience. Deux textes fondateurs lui permettent d’agir : d’une part, la Déclaration de Bamako (novembre 2000) qui définit les normes selon lesquelles les instances sanctionnent les ruptures de la démocratie et les violations aux droits de l’Homme, d’autre part la Déclaration de Saint Boniface (mai 2006) sur la prévention des conflits et la sécurité humaine.
Cinq ans après Bamako, un bilan a été fait, d’où il résulte qu’il fallait : approfondir la démocratie, les droits de l’Homme et l’Etat de droit, prévenir les crises et les conflits et mettre en place des dispositifs d’alerte ; consolider la Paix par des processus, toujours plus adaptés aux sorties de crise et de transitions et par le renforcement du dialogue politique social et culturel. Les objectifs de la Francophonie rejoignent ceux du dialogue interreligieux. Ils ne sont pas de même nature mais ils convergent dans le même sens. Nul doute que dans nos débats francophones le citoyen et le croyant se retrouvent sans avoir à le proclamer.
J’aurais l’occasion de développer cet aspect de notre programme samedi lorsque je présenterai ma communication sur « La Francophonie ou le dialogue au service de la paix ».
En conclusion,
La laïcité est le concept le plus approprié pour éviter les dérives que fait peser sur les sociétés la confusion du religieux et de la politique. Elle suppose que l’Etat respecte scrupuleusement les libertés fondamentales dont la liberté de pensée de tous et celle de la personne humaine. Mais elle suppose aussi que les apports des religions au développement des sociétés soient explicitement reconnus, comme ils le sont désormais dans de nombreux cas ; en contrepartie de quoi les religions s’interdisent de s’immiscer dans le champ politique.
Au-delà de la laïcité, le dialogue interreligieux et celui des cultures doivent être permanents et toujours approfondis. Ils sont à l’ordre du jour de tous les évènements qui surgissent dans le monde, de toutes les conférences, symposiums, séminaires et colloques, de toutes les actions qui sont conduites pour parvenir à la paix dans les pays en crise. Puisse la culture de la paix envahir les esprits de notre temps. |
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